Introduction

Un journal bipolaire

Journal bipolaire. Un journal de mon trouble bipolaire.  Une maladie ? Je préfère nommer “trouble” ma pathologie psychique.

Le dérèglement de l’humeur et des émotions qui caractérise la bipolarité crée en effet le trouble dans ma perception du monde. Fragile face à mon environnement et disproportionnée dans mes réactions, j’ai pourtant la sensation d’être toujours moi-même et ne jamais sombrer dans la folie. La violence qui m’envahit parfois se limite à une violence émotionnelle et verbale. Ce qui peut s’apparenter à des “délires” puise toujours son origine dans des besoins ou raisons tangibles. Mais quand tout va trop vite dans ma tête, ce qui bouillonne à l’intérieur s’exprime trop rapidement, confusément. Ce n’est pas la forme attendue. Je passe du coq à l’âne, tout sort de moi de façon déstructurée et les autres ne peuvent pas suivre. Ils s’inquiètent ou prennent peur et me fuient.

Trop haute ou trop basse, je reste pourtant lucide et logique. C’est ce cheminement de pensées que je cherche à reconstituer au travers de l’écriture. Pour me comprendre et ne plus avoir peur de moi, et ne plus faire peur aux autres. Retrouver qui je suis, l’estime de moi, ma fierté, ma continuité.

Cette alternance de phases “up” and “down”, de crises maniaques suivies de dépressions, me fait remettre en question et méconnaître ma personnalité. Je suis progressivement ou de façon vertigineuse transportée du tout au rien. D’une confiance en moi absolue et d’une vitalité extraordinaire à un vide sidérant où l’énergie, l’envie et l’estime de moi ont totalement disparu ; ou vice versa. L’exaltation fait place à l’anxiété voire l’angoisse. L’émerveillement s’évanouit en lassitude et anéantissement. Le foisonnement intellectuel et la vivacité d’esprit sont réduits à peau de chagrin, parasités par les ruminations. La spontanéité et la prise rapide de décision sont étouffées par un doute incessant, une hésitation pour accomplir la moindre action, une inertie, un repli sur moi-même ; l’agitation s’évapore, me laissant là inerte et inactive. L’exacerbation des sens se dilue en une bulle m’isolant du reste du monde, coupée de mes émotions.  Je me sens tantôt géniale et invincible, tantôt nulle et débile. Les lunettes à travers lesquelles je perçois la vie clignotent en noir et disco-paillettes, un clignotement lent, progressif et irrégulier, et qui peut devenir stroboscopique dans certains moments maniaques où tout fout le camp.

Entre ces deux extrêmes dépressifs et maniaques, mes lunettes se figent parfois en mode transparent, pour des durées variables. J’avance comme je peux dans ces intervalles libres à l’humeur souvent ébranlable. Il y a ces phases stables “plus” où je suis active, joviale et pleine de projets, et ces phases stables “moins” où, sans être au fond du trou, la vie semble fade. Je m’efforce de continuer mon cheminement, trouver mon équilibre en respectant mes limites, apprendre à apprécier les petits bonheurs simples de la vie. Composer avec ma vulnérabilité et la transformer en force. Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme[1].

Un journal bipolaire, mélange d’écrits en phases maniaques et stabilisées, l’écriture en phase dépressive étant quasi impossible pour moi. J’y ai aussi ajouté des témoignages de proches présents lors de mes crises et des comptes-rendus médicaux, pour comprendre, reconstituer mes souvenirs, analyser, avancer. Ce témoignage est un collage de moi-même, un assemblage des différents morceaux de ma personne. Pour comprendre qui je suis.


[1] Loi de Lavoisier.

Qui suis-je ?

Selon la Haute Autorité de Santé, 1 à 2,5 % de la population française serait atteinte d’un trouble bipolaire. Je suis donc loin d’être un cas isolé. Repousse-t-on les limites de la normalité au fil du temps ? Quoi qu’il en soit, ce trouble se manifeste différemment et à des degrés divers[1] selon les personnes et il ne constitue pas notre entière identité ; je ne suis pas bipolaire, j’ai seulement un trouble bipolaire. La bipolarité me caractérise en partie et je ne peux pas et ne veux plus nier son impact, mais je ne me limite pas à cela, bien évidemment.

Qui suis-je alors ? De quoi suis-je capable ? Quelles sont mes aspirations ? Mon traitement à vie tasserait-il mes émotions, me déconnectant de moi-même ? Je ne pourrai jamais répondre de façon certaine à ces questions, mon trouble semant le trouble. Se décrire devient alors d’autant plus compliqué.

Jusqu’à mes 34 ans, j’ai vécu beaucoup d’expériences différentes avec des gens aux univers et milieux sociaux variés, que ce soit au niveau du travail, des activités de loisirs, des engagements associatifs, des amis. Je ne suis pas une solitaire. J’ai besoin des autres. J’ai voyagé mais trop peu encore. Je ne lis pas beaucoup de livres mais plutôt des articles et je regarde des documentaires et des films. Je suis impatiente. J’aime les jeux, j’aime les surprises et les cadeaux, j’aime rire, j’aime réfléchir. J’aime les évènements insolites, j’aime découvrir, j’aime comprendre les choses et les gens. Mais je me lasse vite parfois. Je n’aime pas la monotonie. J’ai besoin de sécurité, ça oui, mais ensuite je veux me risquer, expérimenter, tester, dévier, me surprendre… En règle générale, je m’intéresse aux gens et aux choses de la vie, et quand je ne comprends pas je pose les questions, aux personnes ou à Google. En phase dépressive ma sociabilité décroît car je me sens vide et idiote. Alors je m’efface et je rumine dans mon coin, ou dans un coin de l’hôpital. J’éprouve souvent de la culpabilité, culpabilité qui m’entraîne vers le fond. Je me suis toujours posé des questions sur le métier que je voulais exercer jusqu’à en perdre la tête. Je voudrais souvent ce que je n’ai pas et ai tendance à idéaliser les autres. Bref, je m’intéresse, je m’interroge et je cherche. Et parfois j’aimerais simplement vivre de façon intuitive et fluide, en étant davantage ancrée et sûre de moi.

Je pense ce que je dis et je dis ce que je pense. En phase up du moins. Et c’est très libérateur. Je fais ce que je dis et je dis ce que je fais. J’aime utiliser les bons mots. Les maux sont les mots. Et les mots soignent les maux. Il faut rester humble, s’exprimer avec le vocabulaire qu’on maîtrise. La plupart des conflits et des souffrances proviennent d’une incompréhension de vocabulaire. Je vérifie donc le sens des mots dans le dictionnaire et j’essaye d’expliciter mes propos. Je ne suis à l’aise que dans l’authenticité et la bienveillance. Je pense donc je suis. Je pense donc je dis.

Je ne crois que ce que je perçois avec mes cinq sens, c’est à dire ce que je vois, entends, sens avec mon nez, sur ma peau, dans ma bouche ou dans mes tripes. Je suis donc en contact direct avec mon environnement proche et je me base sur le concret, mes ressentis. Le cerveau n’est pas un sens mais un organe et même les plus grands chercheurs ne comprennent pas son fonctionnement tant il est complexe. Le cerveau sert à réfléchir, analyser, créer, rêver… Mais personne n’est dans la tête des autres. Vous ne savez pas ce qu’il se passe dans mon cerveau, et je ne sais pas ce qu’il se passe dans le vôtre. Il faut poser les questions pour essayer de comprendre, puis résoudre si nécessaire. Les médicaments ont un certain pouvoir sur les maux, mais pas autant que les mots. Où ai-je mal quand j’ai mal ? Au cerveau ou à mes sens ? Que faut-il guérir et comment ? J’ai mal aux émotions, j’ai mal au cœur, j’ai mal au ventre. Mon cerveau ne me fait pas mal en soi mais il me dérègle et me perd. Ne faut-il pas apaiser les sens pour rétablir le cerveau ? Guérir le cerveau par le cerveau a-t-il un sens ?

Les choses que je ne comprends pas, et les réponses du type « c’est comme ça » ne me satisfont pas. Je veux savoir la vérité. Et qui a déterminé cette vérité. Il faut revenir à la source des choses, au BA-ba.

Je m’appelle (…). Je suis née le (…), après un travail long et musclé. Après être restée bloquée au cours de la rotation interne, je me bats pour sortir en déchirant le périnée de ma mère et échappe de justesse aux forceps. Je suis un bébé tonique de 3,3 kg à la chevelure noire dressée sur la tête. Je développe une jaunisse à quelques jours et suis soignée par luminothérapie. Pour replacer mon fémur correctement dans la hanche, on me met des langes en abduction pendant 3 mois. J’aurais pu avoir mes trois grands écarts naturellement si on ne m’avait pas infligé cette torture. Pour compenser, j’ai travaillé sans relâche ma souplesse pour devenir une belle danseuse à partir de l’âge de 15 ans, jusqu’à me déchirer les adducteurs et les fessiers avec des étirements abusifs et ne plus pouvoir danser aujourd’hui.

Le renoncement à la danse a sûrement été une des plus grandes souffrances de ma vie. Après le rejet ou pré-supposé rejet des autres. J’ai toujours été très susceptible, j’ai toujours été cette enfant ou cette ado qui “fait la gueule” parce qu’elle a été blessée dans son amour propre par une parole. Toujours cette hantise de ne pas être aimée, de ne pas être assez bien, voire même de ne pas être assez extraordinaire, admirée. Je voulais avoir ma place dans les groupes d’amis, je voulais être aimée de tous. Mais les relations humaines qui m’ont le plus comblée et fait grandir pendant mon adolescence restent les relations individuelles authentiques où l’on peut se confier et exprimer ses sentiments et faiblesses, par la parole ou par l’écriture. Adolescente j’avais toujours une amie phare avec qui j’entretenais une correspondance très personnelle.

J’ai grandi avec 2 petits frères au sein d’une famille aimante et je n’ai jamais manqué de rien. Toute petite j’étais casse-cou et têtue. Enfant, j’étais bavarde, joviale, sociable, tonique, imaginative et avais tendance à vouloir commander, décider. Je jouais à la maîtresse, à la secrétaire, à l’espion, je créais des émissions de radio à l’aide d’un magnétophone avec des copains, je montais des spectacles avec mon frère. Je jouais, je m’inventais des rôles pour passer de faux appels téléphoniques à des amis, des numéros verts. Je réservais des tablées pour des mariages dans des restaurants à l’âge de 10 ans, pour de faux. Je m’amusais. Mon parcours scolaire s’est déroulé sans difficultés, j’ai toujours eu des amis et j’étais plutôt active et énergique. Jeune adulte j’avais soif de nouveauté, de dépaysement, d’originalité, tout en ayant besoin de plaire à tout le monde.

Je suis une Sagittaire, la guerrière du zodiaque, ascendant Balance, qui aime l’harmonie et la justice.

Je suis Hélice Lupin. Une hélice énergique et de moins en moins discrète, un volatile toujours en mouvement qui tournoie, virevolte et se perd. Je change d’identité comme Arsène Lupin, jusqu’à en devenir un lupin. Je suis une plante vivace, vive et coriace. Je suis un passiflore en souffrance.

Si j’étais un moment de la journée, je serais l’aube en phase maniaque et le crépuscule en phase dépressive : ils me délivrent chacun à leur manière, m’autorisant enfin à me lever ou m’endormir. Je suis tout et son contraire, je suis le jour et la nuit. Impossible de savoir mon nombre d’heures de sommeil optimal pour être en forme tant ma fatigue varie. Au plus mal je peux dormir 24 heures d’affilée et au plus haut me contenter de quelques heures par nuit pendant plusieurs semaines voire plusieurs mois.

Si j’étais un animal je serais un papillon qui butine et bat des ailes avec grâce et légèreté. Une saison ? L’été. Un végétal ? Un pin méditerranéen (ou un lupin je ne sais plus très bien). Dans l’univers des contes de fée, je serais la Fée Clochette, jalouse et malicieuse mais dévouée et intrépide. Ma pièce préférée de la maison serait une chambre douillette à la fois harmonieuse et bordélique (un bordel organisé !).

Si je devais être une artiste je serais une compositrice d’images récupérées, sélectionnées, découpées et collées (je ne sais pas bien comment définir ce que je fais), à défaut d’être une danseuse ou de pouvoir procéder à la réunion de moi-même. Si j’avais un superpouvoir, ce serait de me glisser dans la tête, les pensées, les ressentis, les sensations, les réflexions… bref, le cerveau d’un maximum d’êtres humains. Et ça, ça revient un peu à être psychologue en fin de compte.

Si j’étais une créature légendaire je serais un dragon, ou le dragueur-rusher pour vibrer avec Florent[2], car malgré les apparences je suis forte et je peux parfois me montrer dure et autoritaire quand je suis blessée. Le dragon crache du feu comme je crache des mots quand je suis en colère. Une insulte ? Connasse, super connasse même ; oui, j’ai un fort potentiel connasse quand on me cherche. Ma gueule d’ange disparaîtra progressivement au fur et à mesure que vous me connaîtrez. Je suis une fausse gentille.

Une musique ? Butterfly de Talvin Singh (tiens, encore une histoire de papillon ! Mais d’Inde et d’électro aussi, car les basses me font vibrer et rêver). Open Eye Signal de Jon Hopkins traduit aussi bien mon état en phase maniaque. Zero 7 plutôt que 06. Istanbul dubphonics. Air.

Un métier ? Ré-équilibriste de joie de vivre, ou plutôt harmonisatrice de joie de vivre. Je vous en reparlerai en 2018… et 2019 !

“Avez-vous d’autres questions que vous voudriez ajouter au portrait chinois ?” demande l’infirmière responsable des médiations thérapeutiques à l’hôpital psychiatrique. “Oui ! ai-je tout de suite répondu. Et si j’étais un problème ?”. Et bien oui, si nous sommes internés “à l’HP“ comme on dit, c’est bien que nous sommes un problème ou que nous avons un problème, non ? Le mien semble être un trop plein d’énergie qui dérange. “Vous me semblez un peu haute Mademoiselle Phulpin.” Effectivement, dans la vie je suis haute, j’ai la tête haute et les pieds sur terre, bien ancrés dans le sol, et si ça vous dérange, et ben allez gérer vos affaires. Comme le disait si bien Bertrand, un camarade de clinique psychiatrique en Essonne devenu transsexuel, “Chacun fait ce qu’il veut de son cul“. Nous sommes en démocratie non ? Rêve ta vie en couleurs…

Je suis orange, ou bleue comme une orange, ou même bleue comme un Orangina dans mes moments de faiblesse. Je suis une petite flamme qui se consume mais se bat pour ne pas s’éteindre. Je suis une orange, sphérique, compliquée à éplucher, compartimentée pour être bien organisée, charnue et juteuse pour les belles personnes, mais pépineuse pour les vilaines. Je peux être un cadeau de Noël, mais pas pour n’importe qui, car je n’aime pas les têtes d’orange. Seulement les oranges quoi.

En phase maniaque, je suis très connectée à Facebook, mon ordinateur et mon smartphone. Je publie beaucoup sur tout ce qui me fascine, m’interroge ou me met en colère. Je communique de façon démesurée avec mes amis sur Messenger, je cherche des informations sur tout et n’importe quoi. J’écoute de la musique en ligne, parfois en superposant plusieurs morceaux pour ressentir davantage de vibrations. Je suis fascinée par la toile.

Je vis à Nantes depuis bientôt 5 ans et je suis très heureuse comme ça pour l’instant, même si je suis loin de mes amies d’enfance qui me manquent. Cela faisait 6 ans que je rêvais de quitter la région parisienne pour changer de vie. Et je la gère ma vie. Je gère mon bordel organisé. Et ce que j’attends des gens, ce n’est pas qu’ils rangent à ma place (surtout pas ! sinon après je ne retrouve rien !). Je ne leur demande pas non plus de comprendre. Moi ce que j’attends des gens, c’est qu’ils me laissent vivre comme je désire et qu’ils m’acceptent et m’aiment comme je suis. Quand j’appelle à l’aide, je veux qu’on me parle à moi, qu’on cherche à comprendre mes besoins, et pas qu’on organise des chaînes téléphoniques derrière mon dos qui aboutiront à des hospitalisations sous contrainte dans des cellules d’isolement[3].

Je voudrais ressentir toujours aussi fort que pendant mes montées maniaques ce que je vis chaque jour et me laisser guider par mes intuitions, parler sans réfléchir, exprimer tout simplement ce qui bouillonne à l’intérieur. Redevenir sensible au monde, et cesser de tuer mes émotions à petit feu avec des substances chimiques censées guérir mon cerveau. Ressentir aussi fort oui, mais avec plus de calme et de sérénité.


[1] On parle souvent de bipolarité de type I ou II, selon l’intensité des crises. Je n’ai pas reçu de diagnostic aussi précis.

[2] Florent est mon compagnon depuis août 2018.

[3] Les chambres en soins intensifs (CSI) ou cellules d’isolement en unité de psychiatrie sont des chambres individuelles fermées à clé visant la protection du patient lors d’une phase critique de sa prise en charge thérapeutique. Séparé des autres patients, il ne peut sortir librement. L’isolement est une mesure limitée dans le temps, sur décision d’un psychiatre.

Genèse du journal

En avril  2017, peu après ma sortie de l’hôpital psychiatrique où je suis restée 2 mois et demi pour crise maniaque, je découvre en discutant avec ma famille et mes amis que j’ai des trous de mémoire. La plupart des souvenirs me reviennent lorsqu’on me les décrit, mais je suis incapable de situer les événements dans le temps les uns par rapport aux autres. C’est comme si je sortais d’un coma, 2 mois et demi pourtant si proches, avec des souvenirs beaucoup trop flous.

4 mois après ma sortie de l’unité psychiatrique fermée Dali, je ressens le besoin d’écrire pour reconstituer ce puzzle, pour comprendre. Comprendre ce qu’il s’est passé dans ma tête et dans mes actes, comprendre le déroulement des choses, de mes pensées, de mes actions, l’escalade vers la folie. Non, ces délires ne sont pas partis de rien. Il y a une raison à tout. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme.

Je glane alors des informations dans mon agenda et dans mes écrits personnels (j’ai toujours eu l’habitude de beaucoup écrire, noter, dater…), je recherche dans mes statuts Facebook, je fouille dans mes échanges de messages avec mes proches ainsi que dans mes nombreuses photos, et j’interroge des personnes de mon entourage sur leurs propres souvenirs. J’écris alors a posteriori le journal intime et chronologique que je n’ai pas écrit pendant mon hospitalisation de 2017 ; j’en étais incapable. Trop survoltée. Une vraie pile électrique.

Mais ce journal rétroactif comportera forcément des trous, des oublis. Il m’est impossible de retracer complètement mes 2 mois et demi à l’hôpital, la surmédicamentation de gestion de crise ayant probablement englué ma mémoire.

Au fil de l’écriture, j’ai eu envie d’étoffer le texte que j’écrivais pour moi-même afin qu’il puisse être compréhensible par des inconnus. Cela m’aide en effet à repositionner les choses dans leur contexte. J’ai eu envie et besoin d’écrire mon histoire pour digérer et accepter cet épisode de ma vie à la fois génial et difficile, et pour me rendre compte par moi-même que c’est bien d’un trouble bipolaire dont je souffre. Je ne me suis en effet jamais identifiée aux symptômes de crises maniaques décrits dans les livres ou les films documentaires traitant de ce trouble. Je veux donc en quelque sorte écrire le livre sur la bipolarité qui me correspond. Et peut-être le partager avec d’autres personnes ayant une pathologie similaire.

Je reprends l’écriture de mon texte lors de ma crise maniaque en 2018. Cette fois-ci, j’écris dès ma sortie de cellule d’isolement, pendant mon hospitalisation. Je ne veux rien oublier. Puis une fois “redescendue”, trop bas, je suis bloquée pour continuer et je perds confiance en ce projet. Je rouvre finalement mon document en mars 2019, suite à un travail de récit de vie que je réalise en formation au Cnam[1]. Je décide de terminer mon texte pour en faire un manuscrit, un témoignage, un livre.

Le travail est long et fastidieux, mais devient de plus en plus intéressant. Je confronte mon point de vue à celui de mes proches. Au fil de mon écriture solitaire, je ne perçois en effet pas encore bien la gravité de la situation. Ce sont mes proches et notamment ma mère qui m’aident à me décentrer et à réaliser dans quel état j’étais. L’écriture nous permet à tous d’exprimer nos ressentis, nos maux, nos certitudes, nos doutes, et de rétablir les faits dans une atmosphère plus bienveillante que l’hôpital ou le tribunal.

Je veux éclaircir les trous noirs, les incompréhensions, et évacuer ma colère. Car au final c’est moi qui trinque. Et je trinque pas des pintes, je bois l’eau des chiottes dans une chambre vide et fermée où je suis totalement dépouillée, humiliée, et ensuite je vivote pendant des semaines, des mois, dans des hôpitaux psychiatriques où je côtoie sans arrêt la misère sociale, la violence parfois. Je perds mon temps. Je perds déjà beaucoup de temps à ne rien faire et dormir quand je suis en dépression, vidée de toute énergie vitale, alors je ne veux plus en perdre dans des unités d’hospitalisation quand je me sens lucide et créative.

L’hôpital empêche de vivre, et ça c’est pas juste, ce n’est pas juste d’être empêchée de vivre. Je n’aime pas les gens qui se plaignent, mais je dois m’exprimer pour expliquer à mon entourage comment je fonctionne, afin qu’il puisse réagir différemment à l’avenir, et que l’on puisse gérer ensemble la situation sans recourir à la contrainte psychiatrique. C’est ma vie et ma survie qui sont en jeu. Plus je serai transparente, moins je risquerai de revivre ces épisodes de violences physiques et morales qu’inflige l’internement sous contrainte. Il ne faut pas faire de suppositions, il faut toujours poser les questions (troisième accord toltèque[2]). Si on ne me pose pas les questions, alors je donnerai mes réponses. Je vous dévoilerai donc mon plan de crise officiel permettant à moi-même et aux autres de réagir de façon appropriée et à temps si une nouvelle phase maniaque s’enclenche. Je pense à présent être à même d’enrayer le processus et d’éviter la crise.

Ce que je livre ici, c’est mon intimité. Mais j’ai déjà balancé à tout va tellement de propos et de photos personnels, déconstruits et à-priori incohérents sur les réseaux sociaux que je préfère tout reprendre publiquement depuis le début. Ré-expliquer l’inexplicable de façon sensée et réfléchie. Je me livre ici avec mes failles en vous montrant que je ne suis pas quelqu’un d’instable qui délire et agresse les gens sans raison. Je veux changer l’image que l’on a de moi et du trouble psychique pour ceux qui auront l’intérêt et le temps de me lire et me comprendre. Pour se reconstruire il faut d’abord déconstruire, passer par un chaos en quelque sorte, pour ensuite remettre les choses à plat et les digérer. Il faut regarder les choses en face et les analyser, les partager. Soyons humains. J’ai besoin de m’assumer pleinement pour vivre sereinement. Mon trouble fait partie de moi et le cacher est source de souffrance. Je veux pouvoir vivre en cohérence et en harmonie avec moi-même et les autres.

[1] Conservatoire national des arts et métiers, centre de formation pour adultes.

[2] Les quatre accords toltèques, la voie de la liberté personnelle, Don Miguel Ruiz.

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